Des biscuits secs marqués « à consommer de préférence avant le 28 septembre », une barquette de jambon dont la date tombe demain, un yaourt qui a deux jours de retard : trois produits, trois situations très différentes, et pourtant la plupart d'entre nous les poseraient au-dessus de la poubelle avec le même petit doute. Le 16 octobre, la France marque sa Journée nationale de lutte contre le gaspillage alimentaire, installée en 2013 et placée le même jour que la Journée mondiale de l'alimentation. Elle arrive cette année avec des chiffres tout frais : le service statistique du ministère chargé de l'Environnement (le SDES) a publié le 29 septembre ses données pour 2024, et elles confirment que le gaspillage se joue d'abord dans nos cuisines.
Ce que le SDES a mesuré dans nos poubelles en 2024
En 2024, la France a produit 10 millions de tonnes de déchets alimentaires sur l'ensemble de la chaîne, de la récolte à l'assiette, soit 145 kg par habitant. Une partie est incompressible (os, épluchures, coquilles d'œufs) et pèse 6,1 millions de tonnes. Le reste, 3,9 millions de tonnes ou 56 kg par habitant, était encore comestible : c'est ce que l'article L541-15-4 du Code de l'environnement appelle le gaspillage alimentaire, c'est-à-dire toute nourriture destinée à être mangée qui, à un stade de la chaîne, est perdue, jetée ou dégradée. Les ménages en sont le premier maillon, avec 1,3 million de tonnes à domicile, soit 34 % du gaspillage total et environ 19 kg par habitant. Dans ce volume, 0,8 million de tonnes sont des restes de repas et 0,5 million de tonnes des produits jetés alors qu'ils étaient encore dans leur emballage. Le ministère de l'Agriculture traduit l'ensemble en euros : une valeur moyenne d'environ 100 € par habitant et par an, donc près de 400 € pour un foyer de quatre personnes, avec une facture qui grimpe vite dès que la charcuterie, la viande ou le poisson finissent à la poubelle.
Une précaution avant de comparer avec les estimations des années précédentes, celle de 2021 notamment : depuis 2022, la France rapporte ses données à Eurostat selon une méthode européenne harmonisée, et le SDES indique lui-même que les résultats ne sont pas comparables à ceux des années précédentes. Impossible, donc, d'affirmer que nous gaspillons moins ou plus qu'en 2021. Le SDES ne détaille pas non plus les raisons de ces 500 000 tonnes de produits emballés jetés en 2024, mais il range parmi ses exemples de déchets comestibles la « date limite de consommation dépassée ». La date imprimée sur l'emballage est un suspect crédible.
Côté réglementation, la directive européenne 2025/1892, entrée en vigueur le 16 octobre 2025, fixe pour 2030 un objectif contraignant de réduction de 30 % par habitant des déchets alimentaires dans la distribution, la restauration hors domicile et les ménages, par rapport à la moyenne de 2021-2023. Le vendredi 16 octobre tombe donc exactement un an après l'entrée en vigueur du texte.
DLC : la seule date qui engage votre santé
La date limite de consommation s'écrit « À consommer jusqu'au… » et ne concerne que les denrées microbiologiquement très périssables : charcuteries, viandes fraîches, poissons, plats cuisinés réfrigérés, certains produits laitiers. Le fabricant la fixe sous sa responsabilité après des essais de vieillissement, et un magasin n'a pas le droit de vendre un produit dont la DLC est passée. Mais cette garantie dépend d'une condition que presque personne ne vérifie : la sécurité du produit au bout de sa date n'est assurée que si les conditions de conservation indiquées sur l'emballage ont été respectées, à commencer par la chaîne du froid. L'Anses, l'agence sanitaire chargée de l'alimentation, situe la température idéale d'un réfrigérateur entre 0 et 4 °C au point le plus froid. Un frigo qui tourne à 8 °C, par exemple, ruine la date avant même qu'elle arrive, et les graduations du thermostat ne vous diront jamais la température réelle de l'étagère du bas. Notre recommandation : achetez un thermomètre de frigo (quelques euros en grande surface ou en quincaillerie), posez-le sur la clayette la plus froide et réglez le thermostat en conséquence.
Une fois l'emballage ouvert, la DLC ne veut plus rien dire : c'est le délai indiqué après ouverture qui prend le relais, par exemple « à consommer dans les 2 ou 3 jours ». Au rayon traiteur ou chez le boucher, les produits non préemballés n'ont pas de DLC du tout ; l'Anses recommande de s'adresser au commerçant et, en règle générale, de les consommer sous trois jours.
DDM : une date de qualité, pas un compte à rebours
« À consommer de préférence avant le… » indique jusqu'à quand le fabricant garantit le goût, la texture et les qualités nutritives du produit. Le format de la date dépend de la durabilité : jour et mois sous 3 mois, mois et année entre 3 et 18 mois, année seule au-delà. Passé ce cap, tant que l'emballage est intact, la DGCCRF (la répression des fraudes) et l'Anses sont d'accord : il n'y a pas de risque pour la santé. Le café perd de son arôme, les pâtisseries sèches de leur croquant : voilà ce que risque un produit à DDM dépassée, qu'il s'agisse de pâtes, de riz, de farine ou de conserves intactes. Depuis les mesures contre le gaspillage, les fabricants peuvent même ajouter « Ce produit peut être consommé après cette date » ou « Pour une dégustation optimale » avant la date, sans remettre en cause la DDM. Et vendre un produit après sa DDM n'est pas une infraction, ce qui explique les rayons de produits à date courte vendus à prix réduit, le vendeur restant toutefois responsable de leur sécurité.
Certains produits n'ont même pas besoin de date. La DGCCRF en exempte les fruits et légumes frais, les boissons alcoolisées, les vinaigres, le sel de cuisine, les sucres solides et les produits de boulangerie normalement consommés dans les 24 heures, et l'Anses ajoute que le sel, le sucre, les biscuits secs, le chocolat, les boissons alcoolisées et le vinaigre « ne périment pas ». Un paquet de sucre portant la date de l'an dernier ne pose aucun problème, pas plus qu'une bouteille de vinaigre.
Là où la règle se complique
Et le yaourt, alors ? L'Anses admet qu'il peut se manger quelques jours après sa DLC, parce que c'est un milieu acide, riche en ferments, où les germes pathogènes se développent mal. L'exception ne vaut que pour les yaourts, pas pour les desserts lactés ni pour les autres produits frais, et l'agence rappelle qu'en règle générale il vaut mieux respecter la date. Autre nuance, plus sérieuse : les personnes âgées, les personnes immunodéprimées, les femmes enceintes et les enfants de moins de 5 ans doivent suivre les dates à la lettre, DLC en tête. Pour l'alimentation infantile, même la DDM compte, puisque la DGCCRF précise qu'elle garantit aussi la teneur en vitamines et en minéraux.
Les conserves forment un cas à part. Leur DDM peut être dépassée de longtemps, mais l'Anses demande de regarder l'emballage plus que la date : une boîte bombée, déformée ou rouillée, ou un bocal dont le couvercle ne fait pas « pop » à l'ouverture, mieux vaut s'en séparer, quelle que soit l'année imprimée dessus. Même logique pour tout le reste : un emballage gonflé, une odeur désagréable ou une couleur anormale valent mieux comme signal d'alerte que n'importe quelle date.
Congeler avant la date, pas le jour même
Congeler est le geste anti-gaspillage le plus simple, mais les autorités ne tiennent pas exactement le même discours. La DGCCRF est catégorique : il ne faut jamais congeler un produit dont la DLC est proche, atteinte ou dépassée. L'Anses est plus nuancée : c'est possible, mais la congélation à −18 °C arrête la multiplication des bactéries sans les tuer, donc il vaut mieux anticiper dès l'achat plutôt qu'au dernier moment. Préférez la règle la plus prudente : la viande, le poisson ou le jambon que vous ne mangerez pas dans les deux jours vont au congélateur le jour des courses, pas la veille de la date. Inscrivez la date de congélation au feutre sur le sac, décongelez au réfrigérateur, mangez dans les trois jours au plus et ne recongelez jamais.
Trois questions avant de vider le placard
Ce week-end, ouvrez le frigo et le placard avec ces questions en tête :
- Quelle mention ? « Jusqu'au » signifie DLC, donc la date se respecte ; « de préférence » signifie DDM, donc on regarde, on sent, on goûte une petite quantité avant de décider.
- L'emballage est-il intact, la boîte bien plate, le bocal encore étanche ?
- Pour un produit frais, est-il resté au froid depuis l'achat, dans un frigo qui ne dépasse pas 4 °C au point le plus froid ?
Si l'emballage est abîmé, ou si un produit frais a passé trop de temps hors du froid, la date n'a plus d'importance et il part. Dans tous les autres cas, c'est la bonne occasion de le manger en priorité, de le glisser dans une boîte « à finir » à hauteur des yeux (le principe est détaillé dans notre article sur l'organisation du frigo) ou, pour ce que vous savez ne pas pouvoir finir, de le donner à un voisin. Des commerçants vendent aussi leurs invendus en paniers à prix réduit sur des applications comme Too Good To Go, ce qui permet d'acheter un produit proche de sa date en sachant d'emblée qu'il faudra le manger dans la journée.